Visite d’État du président Lee Jae-Myung : France-Corée, un partenariat d’avenir ?
Visite d’État du président Lee Jae-Myung en France vise à consolider le partenariat stratégique franco-coréen dans un contexte de rivalité technologique et géopolitique. L’entretien met en évidence les secteurs high-tech prioritaires (semi-conducteurs, IA, spatial, énergie) et l’importance croissante d’un alignement économique et sécuritaire, au-delà du simple commerce. Les échanges culturels et l’approche soft power sont également au cœur des discussions, avec l’objectif d’accroître les coopérations et les coproductions entre les deux pays.
Après la venue d’Emmanuel Macron en avril à Séoul, le président coréen Lee Jae-Myung se rend en France pour une visite d’État le 8 septembre, afin de marquer le 140e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Il co-présidera la veille, à Saint-Paul de Vence, le premier sommet international sur le cinéma et l’image animée. Élu après la destitution de Yoon Suk-Yeol, qui avait déclaré la loi martiale, il est arrivé au pouvoir dans un contexte perturbé, aggravé par la crise au Moyen-Orient qui affecte durement la Corée et par les tensions dans les relations entre Séoul et Washington. Que peut-on attendre de cette visite d’État ? Nos questions à Philippe Li, avocat au barreau de Paris,exerçant chez Kim & Chang à Seoul, très actif dans les projets entre la France et la Corée et fondateur du think-tank KEY qui se spécialise dans les relations entre la Corée du Sud et l’Union européenne.
PHILIPPE LI — Le partenariat entre la France et la Corée du Sud monte en puissance, alors que les économies nationales subissent une très forte pression américaine et témoignent d’une méfiance accrue à l’égard de la Chine. Cela ouvre un espace, au départ restreint mais porteur. Tout incite la Corée à se tourner vers de nouveaux partenaires, au-delà des horizons traditionnels.
La nécessité incontournable de sécuriser les chaînes de valeur des États et, à travers eux, des entreprises, conduit aussi les acteurs à une recherche de sens. L’époque où un certain opportunisme business suffisait à justifier les stratégies commerciales est révolue. Le commerce et plus largement les échanges prennent davantage en compte les valeurs et les positionnements communs des partenaires. On en voit les manifestations concrètes, comme en atteste l’étude L’empreinte économique française en Corée du Sud : la présence française en Corée se densifie. De nombreuses entreprises françaises s’inscrivent désormais dans des chaînes de valeur coréennes. Les secteurs concernés vont des semi-conducteurs (Air Liquide, Veolia) à l’automobile (Michelin ou Valéo) en passant par l’aérospatial (Thales, Airbus, Safran) ou la défense (MBDA). Certains projets sont aussi en cours dans certains secteurs tels que l’énergie, le quantique ou les semi-conducteurs. Cette exploration doit s'étendre.
Dans tous les cas, il s’agit moins de rechercher la complémentarité entre la France et la Corée que l’adéquation : cette notion prend davantage en compte la compatibilité des cultures d’entreprise et la capacité de travailler ensemble dans l’exécution concrète d’un projet commun, non seulement en fonction des aspects techniques mais aussi de la stratégie et du caractère des entreprises, de la cohérence entre les niveaux techniques et commerciaux, de la convergence de vue concernant le développement international… On a souvent tendance à trop se focaliser, dans certaines déclarations de principe, à des concepts attrayants, sans se poser suffisamment la question de l’après, c’est-à-dire de l'exécution matérielle. Entre la Corée et la France, il existe des caractéristiques communes, d’autres qui sont divergentes, mais au final, cela peut être bénéfique pour les deux. La France dispose notamment de très fortes capacités en matière de recherche fondamentale, dans les domaines cités plus haut mais aussi en santé, en biotech, dans l'énergie... La Corée a la capacité de produire en masse et donner une dimension industrielle et d’exportation à des projets qui au départ reposent sur des innovations technologiques, parfois dépourvues des moyens nécessaires pour les faire monter en puissance. Si l’adéquation entre les économies coréenne et française prend en compte la sécurisation des chaînes de valeur et permet d’orienter ces dernières selon les caractéristiques et les avantages respectifs de chacune, les deux pays seront gagnants.
Certains sujets-phares pourraient être particulièrement mobilisateurs. Les semi-conducteurs et l’IA sont de bons candidats, mais la coopération avec les États-Unis reste le premier réflexe de Séoul (en espérant que cette donne puisse évoluer compte tenu du contexte politique et géopolitique). Les domaines du spatial et de l’aéronautique représentent également des opportunités très prometteuses : ils ont un fort potentiel industriel mais exigent une excellence technologique et une bonne capacité d'adaptation dans des secteurs en évolution rapide. La Corée a de l’ambition en la matière mais la France reste un cran au-dessus en termes d’expérience et de performances sur le marché.
"L’époque où un certain opportunisme business suffisait à justifier les stratégies commerciales est révolue. Le commerce et plus largement les échanges prennent davantage en compte les valeurs et les positionnements communs des partenaires."
IM - À travers ses ventes d’armes en Europe de l’Est, la Corée du Sud est devenue un acteur important du paysage de la défense de l’Europe. Une coopération industrielle ou commerciale avec la France est-elle envisageable, ou les deux pays sont-ils condamnés à une compétition pour l’accès aux marchés d’exportation, y compris en Europe ? Le soutien nord-coréen à la Russie peut-il amener la Corée du Sud à soutenir davantage l’effort de défense européen en soutien à l’Ukraine ?
PL — Dans de nombreux domaines (IA de défense, nucléaire, automobile), la Corée et la France sont rivales. Cependant, la grande nouveauté depuis quelques années est que la Corée est devenue un pays producteur de défense et de matériel militaire et a pénétré les marchés de l’ancien bloc de l’Est avec une rapidité foudroyante. Les deux pays sont donc en compétition frontale, et il serait illusoire de le nier.
Plutôt que de dénoncer des pratiques commerciales prétendument agressives de la Corée, il faut bien garder en tête qu’être concurrent n'empêche pas d’être partenaire, d’autant plus que les questions de défense ne reposent pas uniquement sur des questions commerciales. Le dialogue est possible, en commençant par un partage d’expérience bénéfique, même entre entreprises compétitrices. Il est déjà à l'œuvre. La Corée dispose de champions comme Hanwha Aerospace, Hyundai Rotem, Korea Aerospace Industries ou LIG Nex1 dont le déploiement à l'international est impressionnant. On comprend que d’importants groupes français recherchent des coopérations, voire des alliances durables avec des entreprises coréennes leur permettant d’être parties prenantes et de s'insérer dans des projets en Corée et au-delà : au Moyen-Orient, aux États-Unis…. Certaines acquisitions ou prises de participation récentes confirment cette tendance. Ainsi, Air Liquide a récemment annoncé avoir investi 3 milliards d'euros dans le rachat de DIG Airgas (gaz industriels), ce qui permettra un rapprochement avec SK Hynix.
Concernant les rapprochements de positions diplomatiques, au-delà de l’aspect purement industriel, la Corée a une position ambiguë concernant la Russie et le conflit en Ukraine. La diplomatie coréenne se caractérise par sa capacité à ménager tout le monde ce qui lui permet de garder une marge de manœuvre avec toutes les parties. Séoul fournit des armes aux États-Unis (comme des missiles tactiques AIM-9X Sidewinder Block II en août dernier), qui les vendent ou les utilisent directement sur le terrain ukrainien. Elle est donc partie prenante indirecte, mais se refuse à toute prise de position directe.
Un élément ne doit toutefois pas être négligé : tout conflit, y compris l’Ukraine, offre paradoxalement à ceux qui y sont exposés certains "bénéfices" de terrain et d’expérience. En refusant de prendre directement partie, la Corée se prive de ces bénéfices indirects et ne développe pas une expérience comparable à celle acquise par la France.
"La Corée a une position ambiguë concernant la Russie et le conflit en Ukraine. La diplomatie coréenne se caractérise par sa capacité à ménager tout le monde ce qui lui permet de garder une marge de manœuvre avec toutes les parties."
IM — La culture attire tous les regards et le soft power est souvent mis en avant dans la relation entre la France et la Corée. Est-ce la bonne approche ? N'y a-t-il pas un décalage de priorité entre les enjeux de compétitivité, de sécurité économique, de partenariat stratégique, et l’attention du grand public ?
PL — La France et la Corée du Sud mènent toutes deux des politiques actives de soutien à leur création culturelle et affichent une priorisation culturelle commune : festival de Cannes présidé par Park Chan-wook, programme spécial en langue coréenne au Festival d’Avignon, coprésidence d'un sommet sur le cinéma et l'image animée le 7 septembre à Paris… Un agenda culturel charpenté est incontournable dans une rencontre comme celle d’Emmanuel Macron avec Lee Jae-myung ; la France et la Corée peuvent toutes deux faire valoir à égalité leur excellence culturelle alors qu’il y a quelques années, c’était la France qui rayonnait et semblait plus motrice. Aujourd’hui, non seulement les deux pays font jeu égal concernant la culture de masse mais aussi dans leur capacité à influencer la création mondiale. On pourrait même dire que la Corée surpasse la France auprès de la jeunesse du monde.
Cela est aussi le résultat d’une stratégie efficace. En Corée, la culture n’est pas mise "à part" mais placée au cœur d’un dispositif qui combine aussi bien le commerce que l’industrie, l'ingénierie et la tech. Par exemple, la K-Pop est mise en lumière d’une manière qui lui permet d'être complémentaire de la cosmétique coréenne, et de la booster, l’ascension de cette dernière étant spectaculaire. L’export est le fer de lance de l'économie en Corée, la projection en dehors des frontières est un réflexe. La culture ne fait pas exception. Cinéma, séries, musique et chansons se confortent mutuellement en vue d’une approche internationale et industrialisée.
La France paraît plus confinée dans une approche artistique traditionnelle, moins commerciale et non intégrée dans un dispositif élargi comparable à celui de la Corée. La Corée appréhende aujourd’hui sa culture comme un poste d’exportation, avec un raisonnement qui ne s’éloigne pas de celui qui peut être tenu pour des automobiles ou de l'électronique. On parle moins de "protection de la culture" que de "conquête de marchés".
Une convergence politique franco-coréenne peut toutefois sembler envisageable, notamment dans un contexte de domination croissante des plateformes numériques. La Corée est soucieuse de protéger sa culture comme le montre le système de quotas d'écran dans les salles de cinéma mais il serait étonnant qu’elle cherche à se placer en opposition par rapport aux plateformes, car cela signifierait se couper les ailes : le rayonnement du cinéma et des séries coréennes est l’effet direct du streaming et des nouveaux canaux de diffusion digitaux. Toutefois, plutôt que de se borner à prôner une approche protectrice et défensive, une vision mutuelle en matière de soft power gagnerait à élaborer davantage de coproductions, qui sont pour l’instant assez peu nombreuses — difficiles techniquement, en raison des contraintes de formats et réglementaires. Les moyens offerts par les nouvelles technologies permettent une création débridée et dématérialisée, qui ne dépendent plus d’une unité de temps ou de lieu. Le public n’attend que cela !
"En Corée, la culture n’est pas mise “à part” mais placée au cœur d’un dispositif qui combine aussi bien le commerce que l’industrie, l'ingénierie et la tech."
Copyright Ludovic MARIN / AFP
Emmanuel Macron et Lee Jae Myung à Évian le 16 juin 2026, lors du G7